Ma première tentative comme biographe
Cécile Bray : Comment je suis devenue monitrice d’auto-école.
Je ne savais pas, en débutant ma carrière, que j’apprécierais autant ce métier au point de l’exercer pendant quinze ans. Surtout, je ne me doutais pas que même si des pauses étaient nécessaires dans ma carrière, je finirais toujours par y revenir.
Cet après-midi, j’ai passé deux heures avec Mathieu mon nouveau collègue, c’est avec bonheur que je constate qu’en très peu de temps je suis à l’aise avec un nouvel élève et je détecte rapidement ses besoins d’amélioration, les points sur lesquels notre travail va s’approfondir.
J’ai déjà envisagé de changer de métier, ce qui m’arrête ce sont les efforts d’adaptation à faire quand on repart de zéro. La nouveauté cause son lot d’incertitudes, de questionnements intérieurs : serais-je à la hauteur ? Vais-je comprendre ce qu’on attend de moi ? La réaction des autres parties prenantes sera-t-elle positive à mon égard ? Suis-je légitime ?
La spécificité de ce métier est que rares sont les jeunes qui se disent : un jour quand je serai grand(e) je serai moniteur d’auto-école. C’est essentiellement un métier de reconversion.
A 16 ans, je vivais à Montpellier avec ma mère. Lors d’une formation en commerce, elle rencontre un formateur en auto-école. Il cherchait des élèves tests : des jeunes qui avaient entre seize et dix-huit ans et qui allaient permettre à de futurs moniteurs d’auto-école d’apprendre leur métier. Car à cette époque, en France, la conduite accompagnée débutait à 15 ans, on obtenait alors son permis de conduire à 17 ans.
J’ai consacré du temps à l’apprentissage de la conduite gratuitement dans un centre de formation et j’ai trouvé cela rigolo vraiment fun et sympa même si je n’ai pas obtenu mon permis à ce moment-là.
A cet âge, je rêvais encore de devenir vétérinaire ou hôtesse de l’air et la réalité m’a amenée dans un BEP Commerce et Vente, puis vers un Bac Pro Commerce. Je travaillais en alternance dans un magasin de jeux nommé Excalibur. Il proposait des jeux d’échecs, des figurines pour les jeux de rôle comme Warhammer.
Par la suite, j’ai dégoté un job étudiant en restauration. J’ai eu la chance d’atterrir dans une super équipe où l’ambiance était vraiment agréable. C’est ainsi que j’ai poursuivi ma carrière dans cet univers.
Seulement à 26 ans, j’avais mon fils Max à charge à temps plein et sa sœur Ambre en garde alternée, les horaires de travail du secteur Horeca n’étaient pas compatibles avec une vie de famille avec des enfants en bas âges.
J’avais étudié le commerce, mais je ne me voyais pas travailler dans un magasin.
C’est ainsi que j’ai réalisé un bilan de compétences dans une antenne Pôle Emploi. Il a révélé que j’avais des atouts pour enseigner. J’ai alors réfléchi à entamer une carrière de professeur de cuisine. Le souci est que, comme j’avais un bac pro, j’aurais dû présenter une équivalence et reprendre des cours à la fac ce qui me semblait incompatible avec ma situation familiale.
C’est alors que Pôle Emploi m’a proposé de financer une formation de monitrice d’auto-école car il s’agissait d’un métier en pénurie. J’avais obtenu mon permis de conduire à 24 ans, pour accéder à cette formation il fallait deux ans de permis et minimum 21 ans.
C’est ainsi que je me suis lancée dans le BEPECASER, brevet pour l'exercice de la profession d'enseignant de la conduite automobile et de la sécurité routière. A l’époque cette formation représentait un coût de 5 000 € et se déclinait en deux temps. Je l’ai poursuivie à Ecole de Conduite Française (ECF).
La première étape était ce que j’appelle un écrémage, une première sélection des candidats sur base de leur habileté à faire la synthèse d’un texte en rapport avec la sécurité routière et la façon écologique de conduire.
Les autres candidats ont bénéficié d’une semaine de cours pour apprendre à rédiger des synthèses sur la conduite. Je ne pouvais pas en bénéficier car il y avait une liste d’attente mais je pouvais m’inscrire en candidate libre. Je ne roulais pas sur l’or à l’époque mais j’ai décidé de tenter ma chance. J’ai reçu les textes par courrier, j’ai renvoyé les synthèses et après un aller-retour Montpellier-Toulouse pour présenter les résultats. cela a porté ses fruits. Ma synthèse a reçu la note de 15/20, j’étais sélectionnée d’office pour la seconde étape de formation : 6 mois de formation pratique à l’Ecole Française de Conduite, de janvier à juillet.
Cette 2e partie de formation était heureusement totalement financée pour moi. Les profils de mes camarades de formation étaient essentiellement des adultes plus matures en reconversion et des jeunes dont les parents géraient déjà une auto-école.
Mes deux formatrices de l’époque Carine et Marie-Hélène m’ont fourni de solides bases sur lesquelles fonder une carrière. Leur complémentarité faisait merveille : Carine la jeune homosexuelle hyper crunchy qui est à l’aise avec la dématérialisation, la numérisation de certains apprentissages et Marie-Hélène l’expérience à l’ancienne. Profiter des deux approches m’a permis de m’adapter à de multiples élèves et environnements de travail au fil du temps.
Il s’agissait quand même d’apprendre à conduire en étant à droite dans le véhicule, de jongler avec les doubles pédales, de faire les manœuvres de cette façon. Deux mois de stage pour maitriser tout cela, avec le recul ce n’était pas suffisant. D’ailleurs de nos jours, la formation que j’ai suivie en 6 mois s’est étoffée en une année complète. Pendant le stage j’étais d’abord avec des formateurs, ensuite avec de vrais élèves.
Juillet 2010, me voici diplômée à Montpellier, sur mon lieu de stage, Sophie une formatrice expérimentée m’avait prise sous son aile et amicalement déconseillé de me faire engager au même endroit : salaire pas très attractif et ambiance sous tensions.
Dès la fin de ma formation, je me suis jetée dans le grand bain. J’ai trouvé mon premier poste à l’ECF de Grenoble.
Il y a 16 ans, peu d’écoles recrutaient. Ma mère s’étant installée à Grenoble avec son nouveau compagnon, c’était le bon choix qui me rapprochait d’elle. Nélé, le père de mes deux derniers enfants Tino et Hinata travaillant dans les travaux publics, c’était possible pour lui de me suivre.
L’ECF de Grenoble travaillait avec beaucoup de centres aérés dans lesquels les jeunes de 15 ans étudiaient le code le matin pour apprendre à conduire l’après-midi, c’était une chouette ambiance.
Mon premier guidage en tant que monitrice débutante avec mon premier élève reste mémorable. Nous arrivons à un rond-point, je dis à mon élève : « vous prenez à gauche ». Au lieu de s’engager dans le rond-point en allant vers la droite pour arriver jusqu’à la 3e sortie, il a directement pris à gauche, soit le rond-point à contresens.
J’ai découvert de façon magistrale que l’élève ne voit pas du tout la route de la même façon que la monitrice et qu’il se fie uniquement à ce qu’il entend, les consignes de guidage doivent donc être claires pour lui et tenir compte de sa façon de penser. D’où l’importance d’une communication efficace et d’une compréhension fine de la psychologie de chaque élève. Eléments qui ont enrichi la formation actuelle mais qui ne faisaient pas partie de celle que j’ai reçue, j’ai appris cela sur le tas !
Malheureusement au bout de 18 mois, la mer nous manquait car je suis née à la Martinique et Nélé vient des îles Wallis et Futuna. Grenoble étant géographiquement dans une cuvette, les températures sont froides en hiver, trop chaudes en été, Nélé n’a finalement pas réussi à trouver un boulot, ce qui nous a poussé à repartir à Montpellier.
A partir de 2012, j’ai eu la chance de travailler au siège de l’ECF auprès du grand patron. Je me suis rendue compte que dans le milieu des auto-écoles, plus la structure est grande et plus je suis libre de travailler comme cela me convient. A l’inverse, plus la structure est petite et familiale et plus les patrons tentent d’imposer leurs habitudes de travail et cherchent à surveiller davantage leurs moniteurs. Les conditions financières sont également plus favorables dans les grands groupes. Je suis restée à Montpellier jusqu’en 2017.
L’ambiance est meilleure chez ECF ou CER.
En 2017, je suis repartie à Lyon dans une auto-école « nouvelle génération », c’est-à-dire munie d’une plateforme numérique pour certains apprentissages. Je suis devenue responsable pédagogique de l’agence. Je devais coordonner la formation.
Côté personnel, c’est fin 2017 que j’ai rencontré Alex, l’homme qui partage ma vie. Nous nous sommes installés ensemble en juillet 2018.
En 2019, j’ai négocié une rupture conventionnelle de contrat pour ouvrir mes droits au chômage car je ne supportais plus d’avoir les mains liées par la maison mère pour gérer l’équipe. Un moniteur a giflé une élève et fumait dans le véhicule, l’élève a porté plainte mais ma hiérarchie ne me permettait pas de le sanctionner et de le licencier. J’ai été moi-même obligée de les menacer de porter plainte à mon tour pour obtenir cette rupture conventionnelle de contrat.
4 ans plus tard cette école a fait faillite.
Cette expérience m’a donné envie d’être mon propre patron. Si bien qu’en 2019, j’ai racheté l’Auto-Ecole des Minimes dans le 5e Arrondissement de Lyon avec ma mère.
Nous avons galéré pour trouver une banque qui nous fasse confiance car selon eux j’avais trop d’enfants à charge : 4 et ma mère était trop âgée : 58 ans. Elle n’était pas encore en retraite, elle voulait continuer à travailler et en profiter pour quitter son compagnon de l’époque en s’investissant dans un autre projet.
Finalement, la banque CIC a accepté parce l’école était solide depuis 10 ans. Le propriétaire était en plein divorce et en burn-out raison pour laquelle il ne pouvait plus voir en peinture cette école où il travaillait avec sa femme.
L’accord de la banque a été donné en août et nous avons reçu les clés en novembre 2019.
C’est là que le monde sombre dans le chaos puisqu’en mars 2020 survient le confinement COVID.
Au début, notre secteur n’était pas considéré comme essentiel : 3 mois d’arrêt. Notre première année fut difficile mais nous avons survécu. J’en ai profité pour former Stéphanie comme monitrice.
Alex a fait un burn-out en 2020 suite à la décision de son ex de le priver de la présence de ses enfants. De mon côté, travailler avec ma mère s’avère éprouvant en raison de son côté moralisateur et de son besoin constant d’être rassurée sur le fait qu’on voit tout ce qu’elle fait pour l’école et qu’on apprécie cela à sa juste valeur.
Dans le désir de soutenir mon compagnon en cette période difficile et comme cela coïncidait avec mon souhait également, nous décidons de le rapprocher de sa famille en nous expatriant cette fois vers la Belgique, en région de Charleroi, à Thuin plus précisément. Nous restons locataire un an avant d’acheter une maison ensemble.
Mon patron d’auto-école était tellement enthousiasmé par notre collaboration qu’il a grandement facilité toutes mes démarches pour faire valoir mon expérience française en Belgique et pour m’aider à m’adapter aux différences de législation, cela car je suis monitrice autant pour la partie théorique que pour la partie pratique de l’apprentissage de la conduite.
Alex a obtenu une mutation vers la branche belge de l’entreprise française pour laquelle il travaillait en deux mois. Il a migré de SONEPAR à CEBEO.
A la fin de notre première année à Thuin, Alex est de nouveau en burn-out, cette fois pour des raisons davantage professionnelles que privées. Il peine à s’adapter aux différences de fonctionnement entre la branche française et la branche belge, il reste accroché à ses habitudes professionnelles françaises et vit assez mal le changement.
En 2022, Alex éprouve le besoin de repartir en France en espérant y retrouver son environnement professionnel inchangé.
A coté de cela, j’avais confié la gestion de notre auto-école lyonnaise à ma mère, la laissant avec Stéphanie que j’avais formée. Néanmoins, les choses ne sont pas passées comme prévu, Stéphanie n’est pas restée longtemps, l’autre moniteur Guillaume sur lequel elle comptait a aussi fait faux bond.
Ma mère m’appelle donc à la rescousse en avril 2022 je me réinstalle à Lyon. Mes enfants Tino et Hinata terminent leur année scolaire avec Alex à Namur avant de me rejoindre. Nous profitons de l’été lyonnais en famille. En juillet ma mère et moi décidons de vendre l’auto-école. Alex s’est réinstallé à Lyon.
En août 2022, Tino et Hinata sont scolarisés à Namur en Belgique, j’ai trouvé un appartement en plein centre-ville et je travaille avec bonheur pour DRIVE MUT. Cela va durer 2 ans jusqu’en août 2024.
Avec Alex, notre relation à distance nous pèse et nous souhaitons habiter à nouveau ensemble. Je le rejoins à Lyon. Je quitte Namur la boule au ventre en août 2024, le faisant plus pour lui que pour moi, j’aurais préféré qu’il me rejoigne en Belgique. Je m’y sens tellement bien humainement et professionnellement. Je vis dans un immeuble chaleureux où les voisins sont devenus des amis, mes enfants se plaisent dans leurs classes, j’ai un salaire convenable.
Depuis juillet 2024 j’étais repartie à Lyon dans une petite agence tenue par un patron et sa femme.
Il y avait moins de sympathie entre collègues, je prestais de nombreuses heures pour un salaire de misère en me faisant en plus imposer une trame de travail par ma collègue Lydie qui avait une ancienneté dans le métier légèrement supérieure à la mienne.
Depuis le début de ma carrière, j’ai constaté qu’environ tous les deux ans, je change de poste, gardant le même métier. A chaque fois les raisons sont différentes, le personnel et le professionnel s’entrelacent, il y a eu mes grossesses, ma vie amoureuse, les conditions de travail. Ma vie professionnelle s’organise autour de ma gestion souvent solo de mes 4 enfants.
Au bout de 8 mois à me sentir de plus en plus mal à Lyon, me revoici de retour à Namur le 6 mars 2025. Je travaille pour STARTER une grosse école bien implantée en Wallonie et à Bruxelles. Je profites d’un parking tout frais payés en pleine ville pour ma voiture de travail que je peux utiliser à ma guise. Une petite ford fiesta neuve. Ce qui me permet de marcher du travail à la maison, ce qui est précieux quand on est assise toute la journée en voiture. Isabelle et les autres collègues que je viens de rencontrer sont sympathiques.
Cette fois, j’ai décidé de penser à mon bien-être personnel avant tout. J’ai compris que la relation de couple que j’ai avec Alex nous satisfait en tant que couple, mais qu’au niveau parental nous avons des visions trop divergentes, ce qui ne facilite pas la cohabitation avec mes enfants. Même s’il revient s’installer en Belgique, ce ne sera plus pour une vie commune tant que mes enfants vivent avec moi.
Ces 8 mois à Lyon m’ont ouvert les yeux sur les avantages et inconvénients de la vie à deux et de la vie de maman solo, je sais ce que cela me coûte de quitter ce qui me convient pour prioritiser les souhaits de mon compagnon.
Quand Tino et Hinata auront l’âge de l’enseignement supérieur, je compte m’installer à Oostende ou Knokke pour être de nouveau proche de la mer. Ils pourront être scolarisés à Bruxelles qui est bilingue. Je tiens à ce qu’ils apprennent le néerlandais. Quand à moi, je pourrai travailler en auto-école à Bruxelles tout en vivant à Oostende.
Aujourd’hui, je suis arrivée à un moment de ma vie où je connais aussi le prix de la vie de maman solo et je cherche à maintenir ma stabilité seule avec mes enfants. Je me sens à ma place en Belgique et je me choisis.

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